MORAVIA (A.)

MORAVIA (A.)

Consacré très jeune par le public, mais longtemps boudé par la critique, Moravia est aujourd’hui reconnu comme un des principaux romanciers italiens contemporains. Tributaire des grands maîtres de la littérature européenne plus que de tel ou tel courant national, il s’est attaché, dès son premier roman, à élucider ce qui lui paraît être le problème principal de notre époque: la difficulté de l’homme à saisir et à comprendre le réel. Dans un style sans élégance et souvent monotone, mais précis et vigoureux, il poursuivit, dans ses romans, essais ou pièces, l’étude de ce thème qui prend tour à tour les noms d’aliénation, de carence vitale, de dégoût de vivre, d’indifférence ou d’ennui, de cruauté, d’inattention, d’angoisse.

La mascarade bourgeoise

Alberto Moravia (Alberto Pincherle pour l’état civil) est né à Rome en 1907, de famille bourgeoise. À neuf ans, il contracte une tuberculose osseuse qui l’immobilisera pendant huit ans. Cet épisode fondamental l’amène à renoncer à ses études et à se consacrer à la littérature et épisodiquement au journalisme. L’atmosphère étouffante de l’Italie fasciste le pousse à voyager, habitude qu’il a gardée et qui nous a valu de nombreux reportages sur l’U.R.S.S., la Chine ou l’Inde. Il vécut à Rome après la guerre où, en dehors de ses occupations d’écrivain, il participa activement à la vie culturelle italienne.

À peine âgé de vingt ans, Moravia publie en 1929 son premier roman, Les Indifférents (Gli Indiferenti ), qui obtient un succès immédiat. Cette déprimante histoire d’une veuve et de ses deux enfants aux prises avec un aventurier cynique est importante à bien des égards: rompant avec un certain isolement culturel italien, elle se rattache aux grands courants européens de l’entre-deux-guerres; témoignant par ailleurs d’une étonnante maturité d’écriture et de jugement, elle pose la plupart des thèmes fondamentaux de l’écrivain; enfin, elle peut être considérée comme le point de départ d’une littérature engagée dans une exploration critique de la société italienne. En pleine euphorie fasciste, sous un régime qui exaltait la santé morale d’un peuple régénéré, Les Indifférents révélaient un monde profondément corrompu où les adultes masquent sous les dehors de la respectabilité et de la morale un égoïsme féroce et une avidité de jouir face à une jeunesse amorphe qui poursuit vainement des rêves d’innocence avant de succomber, c’est-à-dire de s’intégrer. De la petite bourgeoisie des Indifférents à la grande bourgeoisie de L’Ennui (La Noia , 1960), Moravia a poursuivi implacablement le démantèlement de la citadelle bourgeoise, poussant de temps à autre des pointes vers le peuple – La Belle Romaine (La Romana , 1947), La Ciociara (1957) – qui représente le repoussoir, l’alternative de la bourgeoisie quand il n’en est pas la tentation comme dans L’Attention (L’Attenzione , 1965). Il n’est pas pour autant l’historien de la bourgeoisie des années trente ou soixante. Peu d’œuvres sont aussi pauvres que la sienne en descriptions, en couleur locale, en aperçus historiques. Sans doute est-ce fidélité à une esthétique de la concentration et du premier plan, qui exclut tout ce qui n’a pas trait à l’intrigue; c’est aussi que Moravia s’intéresse moins à la bourgeoisie dans sa localisation historique et géographique qu’à sa physionomie morale et à sa problématique culturelle.

À travers des intrigues simples, mais vigoureusement menées, ce romancier essayiste confie à ses personnages le soin de vérifier dans leurs moindres incidences existentielles certains thèmes qui souvent forment le titre de l’ouvrage: l’indifférence, Le Mépris (Il Disprezzo , 1954), L’Attention ; en sorte que, chez lui, la progression narrative est toujours inséparable de l’élucidation critique.

Misère de l’homme ou misère de l’histoire?

Ses personnages se ramènent à quelques types, à quelques attitudes fondamentales face au monde. L’intellectuel bourgeois à la fois lucide et impuissant est le plus typique. Bien avant La Nausée et L’Étranger , Moravia le charge d’exprimer une certaine inquiétude existentielle; incapable d’agir et coupable de ne pas agir, il poursuit sans relâche un vain effort pour s’adapter à un monde qui le fuit. D’où vient cet ennui, ce manque à vivre? Pour une grande part, de la conscience aiguë de la déshumanisation d’un monde et de la désagrégation d’une culture; jusqu’à la guerre, le monde moravien est une vaste mascarade (La Mascherata , 1941); le personnage n’est que la parodie du héros, et ses idoles ne sont plus que des simulacres; ce n’est pas que la réalité soit absurde, c’est que l’homme ne sait plus la parler; il a les mots de toujours, mais ils ne veulent plus rien dire. Depuis la guerre, l’essor de la publicité, l’inflation des modèles de comportement réduisent l’homme, lors même qu’il se révolte, à n’être qu’un automate balloté entre des images de marque également stéréotypées; dans ces décombres ne subsistent comme forces vives mais ambiguës que l’argent et le sexe; et c’est sous ces deux signes que place sa vie le frère ennemi de l’intellectuel, le capitaliste, parfaitement à l’aise dans la débâcle. L’enfant, lui, n’apparaît que lorsque, quittant le paradis de l’innocence, il s’initie au mal (Agostino , 1945). La femme est tour à tour perdition ou espoir de salut, selon qu’elle retient l’homme dans ce cercle maudit de la corruption bourgeoise ou qu’elle est le mirage d’un bonheur qui est aussi et toujours un ailleurs.

On a reproché à Moravia de représenter avec monotonie un monde où ne règnent que l’ennui, la peur et la cruauté; ou de «sauver» ses personnages par des solutions aussi artificielles que peu convaincantes. Nul doute que chez lui le pessimisme l’emporte de beaucoup; il serait toutefois injuste de négliger l’évolution d’une pensée qui a inlassablement creusé ses thèmes inspirateurs. Les contradictions et les limites de Moravia viennent sans doute de ce qu’il oscille entre un pessimisme historique et un pessimisme métaphysique; au regard du premier, nourri de la pensée de Marx et de Freud, le mal moderne est essentiellement historique, l’injustice sociale comme l’hypocrisie sexuelle relèvent d’une thérapeutique politique et sociale, l’écrivain se contentant d’un diagnostic aussi sévère soit-il.

Il n’empêche que cet esprit hostile à tout irrationalisme pose, au-delà de l’histoire, une certaine impuissance de la raison et de la volonté à rendre compte du destin humain ou même à le transformer. Il a constamment voué à l’échec ses personnages volontaires, ceux qui veulent maîtriser et comprendre; s’il suggère une issue – expérience sexuelle, résignation passive, regressus ad uterum , contemplation ou jeu –, celle-ci suppose le renoncement à toute logique du sujet et, en définitive, un certain amor fati . Ce mouvement pendulaire de l’histoire à la nature, nous le retrouvons dans certains personnages féminins de Moravia, telles Cecilia et Baba, que caractérisent l’incohérence, le refus du temps et de la parole en tant qu’ils sont ordre et logos ; créatures ambiguës, elles sont à la fois libres et aliénées, généreuses et indifférentes, spontanées et inexistantes, translucides et mystérieuses; en elles, Moravia lisait l’extrême fin d’une société qui a pulvérisé de l’intérieur ses valeurs et ses croyances, mais peut-être bien aussi l’amorce d’une nouvelle manière d’être au monde.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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